Ce 19 octobre à Bray-sur-seine, l’Association « Le Pays du Grand Provinois », représentée par Christian Jacob, conviait élus et associations du secteur et voisins de l’Aube, concernés par le projet d’aménagement de la Seine entre Bray-sur-seine et Nogent-sur-seine. Ils étaient nombreux à se réunir autour de Christian Jacob, Député-maire de Provins et Dominique Satiat, Conseiller général et maire de Bray, de Pierre Verdeaux, coordonnateur et rapporteur du projet, de Thierry Baron, Sous-Préfet de Provins, de Pascal Popelin, Président de l’Institution Interdépartementale des Barrages-Réservoirs et de Thierry Duclaux, Directeur général de VNF.
Il s’agissait aussi d’articuler ce projet avec l’autre grand chantier à l’étude dans la Bassée : la retenue des eaux de la Seine d’une capacité de 55 millions de m3 et préservant Paris d’une éventuelle inondation, à l’image de la grande crue de 1910 ; projet mené par « Les Grands Lacs de Seine ».
Ce qui était annoncé comme un temps d’information et de concertation locale, s’est révélé comme la validation publique du projet de la mise à grand gabarit de ce tronçon de la Seine. Annoncé par le Président de la République lui-même lors de son déplacement médiatique dans la cité Provinoise en janvier dernier, le prétexte de compenser économiquement le départ du Régiment de Hussards de Sourdun justifiait alors de « replacer la question de l’aménagement de la Seine » entre les deux villes.
Pourtant, on sait à la lecture d’un Arrêté (N° 2009-442) émanant du Préfet de Région Ile-de-France et "relatif à la composition du Comité de pilotage des projets d’aménagement de la Seine entre Nogent sur Seine et Bray Sur Seine et dans le secteur de La Bassée" [1].
L’argument incontestable du développement économique de ce territoire déjà peu favorisé et l’évocation de la fonction écologique de cet aménagement – le plus gros projet réducteur d’émissions de CO2 actuel en Ile-de-France – évoqués par Christian Jacob, rapporteur du Grenelle1 de l’Environnement, ne pouvaient que mettre un terme à toute polémique. D’ailleurs, les quelques questions issues de l’assemblée ne le démentirent pas. Le sort de la principale zone humide Francilienne, la 5ième au plan national, était scellé ; la réserve naturelle de la Bassée sacrifiée sur l’autel de l’intérêt économique de quelques uns et du développement durable.
Malgré des enjeux écologiques reconnus...
Rappelons ici le contexte hydrologique qui régit la Bassée : Plaine inondable de 30 000 ha contrôlant 25% du débit de la Seine à Paris, elle peut emmagasiner 500 millions de m3 d’eau. Mais c’est aussi une importante réserve pour la ressource en eau potable. La Bassée est le gisement d’eau souterraine le plus important d’Ile-de-France. Un précédent rapport [2] indiquait que « l’inondabilité de la Bassée a été modifiée par la réalisation des barrages réservoirs Seine et Aube, le drainage de zones humides et le remplacement des prairies par des cultures en amont et … la création du canal à grand gabarit sur la Seine. » en référence à l’aménagement Montereau/Bray-sur-seine.
En 1996, le rapport Dambre « Etat de la situation et perspectives d’évolution de la plaine alluviale de la Bassée » [3] constatait l’exceptionnelle qualité de la zone humide de la Bassée. Il proposait des objectifs et des actions :
Arrêter la dégradation de la zone humide et rechercher la sauvegarde du milieu naturel.
Préconiser l’établissement, sous l’autorité du préfet coordonnateur de bassin, d’un schéma d’aménagement pour la protection de la zone humide, concernant les trois départements (Aube, Marne, Seine-et-Marne).
Maintenir la capacité d’expansion des crues.
Protéger les gîtes aquifères pour la ressource en eau.
Pour réduire l’extraction sur au moins 50% de la plaine alluviale, ce rapport préconisait d’interdire à l’ouverture de carrières :
Les périmètres de protection rapprochée des captages d’eau.
Les sites classés.
Les biotopes bénéficiant d’un arrêté de protection.
Les ZNIEFF de type 1.
Les réserves naturelles.
Les zones Natura 2000 (1 500 ha pour la Bassée).
Approuvé la même année, l’état des lieux établi par le Schéma Directeur d’Aménagement et de Gestion des Eaux (SDAGE) du bassin Seine-Normandie constatait que « l’extraction des granulats contribue à l’appauvrissement des milieux […] » et que « les vallées alluviales constituent de vastes zones biologiques intéressantes. La Bassée figure parmi les secteurs de vallée d’importance majeure […] ».
Un puissant lobbying...
L’exposé se poursuivit sur les 5 scénarios possibles d’aménagement, renforcés par la nécessité d’accroissement du transport fluvial - 1,5M de tonnes de granulats et 500 000 tonnes de produits liés à la filière agricole -, ce trafic connaissant un fort accroissement depuis 2 ans : 25% pour les granulats, 50% pour les produits agricoles et leurs dérivés.
Puis, était abordé le bénéfice qu’allait générer ce projet pour les industriels enfin raccordés à "l’autoroute fluvial" : Soufflet, Nouricia, Saipol, diverses sociétés de granulats…. répondant dans un même argument, à l’attente de nombreuses entreprises dans la perspective d’un développement de leur production. Et elles sont nombreuses… et puissantes, mesurables au lobbying spécifique mis en place pour ce projet par les professionnels regroupés dans « l’association pour le développement du trafic fluvial de la Seine » présidée par Jean-Michel Henri, Directeur des relations extérieures du Groupe Soufflet et à laquelle s’est rallié l’industrie des granulats. Dès Août 2008, l’association fut d’ailleurs une des premières à rencontrer Pierre Verdeaux [4], coordonnateur et rapporteur du projet auprès du Ministre de l’Écologie et du Secrétaire d’État chargé des transports, en octobre 2008… Trois mois avant l’annonce présidentielle de Provins ?
Mélange d’intérêts ?
On s’inquiétait, il y a peu, que la sphère financière se renfloue sur le dos du contribuable. Des élus locaux profiteraient-ils de leurs statuts pour favoriser les intérêts économiques de sociétés qu’ils dirigent ou représentent ? Bien malsain serait de penser faire financer l’investissement lié au transport de leurs produits par un financement public, comme justifie pourtant M. Verdeaux dans son rapport, évoquant les collectivités territoriales comme pistes de financements possibles : « En effet, l’aménagement à grand gabarit est un des facteurs du développement endogène des territoires situés dans sa zone d’influence ». Il est donc normal que les communes financent leur avenir ! Ce projet d’aménagement de la Seine entre Bray-sur-seine et Nogent-sur-seine est estimé à 150 M d’€, auxquels se rajoute 80 millions supplémentaires pour reconstruire deux écluses au gabarit 3000 tonnes, en aval de cette partie de canal.
Dans le même registre, la Communauté de Communes de Bray envisage la création d’un nouveau port à l’extérieur de la ville dont elle assurera la maîtrise foncière, sur une zone agricole de 45 ha ; espaces déjà réservés aux plans d’urbanisme et, comme l’indique le rapporteur ( [5]), « facilement mobilisables d’après la Présidente de la Communauté », qui préside à la destinée de sociétés de granulats locales. Ah, l’heureux propriétaire agriculteur dont les champs prendront soudain une inestimable valeur…
"On ne va pas se contenter de regarder passer les péniches !"
On aimerait être aussi confiant que M. Jacob, lorsqu’on sait que ce port sera concurrencé par deux plateformes : Nogent-sur-seine bénéficiant d’un embranchement ferré et qui souhaite l’installer pour cette raison sur la rive droite du fleuve, tout comme Montereau et son projet de plateforme multimodale, mené par le Port Autonome de Paris, avec l’ambition d’en faire un « hub » nord-sud pour les conteneurs, à la confluence de 2 voies fluviales, embranché fer et en liaison avec l’A5 (1). L’emploi ne risquera pas de « s’amarrer » à Bray ! Ces deux ports sont d’ailleurs reliés par la même ligne ferroviaire Montereau-Flamboin-Nogent.
Une autre alternative économique ?
Aurait-on pu imaginer un transport par cette voie ferrée existante - en cours de rénovation -, réduisant ainsi l’investissement et par conséquent préservant les espaces naturels de la Bassée. Cet atout ainsi protégé pourrait être valorisé afin de développer une autre économie… touristique celle-ci et au cœur d’un troisième projet qui n’est aujourd’hui pas pris en compte : le 3ième Pôle Touristique Provinois, conduit et financé par la Région et le Département. Un développement économique respectueux et en phase avec son territoire, s’adressant au plus grand nombre et générant des activités de proximité.
Et pour reprendre l’argument de la réduction d’émissions de CO2, a t’on mesuré le bilan carbone que produira un tel chantier d’une durée évaluée à 7/8 ans (1) pour une utilisation de l’aménagement estimé à 30 ans. La durée des gisements de granulats dans la Bassée est estimée à 20 ans.
De grands absents
On pouvait regretter alors l’absence de Jean Dey, Vice-président du Conseil général de Seine-et-Marne (aménagement et développement durable) qui dénonçait en mars dernier la contradiction de l’aménagement de la Seine avec le Pôle Touristique et l’intérêt industriel Nogentais en ces termes : "Installer son entreprise trop loin, puis faire venir le canal à soi est aussi ridicule que de rapprocher le piano lorsqu’on a placé le tabouret trop loin." [6] Tout comme ce 19 octobre, on regrettait l’absence de sa majorité, pourtant occupée à mettre en place des débats sur l’avenir du Département ! "Seine-et-Marne en projets", 3 mois de débats pour construire ensemble l’avenir du Département. Il pourrait bien se dessiner déjà... sans eux !
Toutes les informations auxquelles se réfère l’article sont consultables sur internet.
Retrouvez aussi l’autre compte rendu de la réunion du 19 octobre.

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