La Seine et Marne

La blanche Ophélia flotte comme un grand lys


"Regard’ailleurs", un autre regard sur la Seine et Marne....

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À peine quitté la route de Sorques*, comme une antichambre au monde naturel, l’aire de stationnement invite à vous couper de la civilisation et de l’hégémonie humaine. Transition brutale du bitume à la terre battue, ici votre véhicule ne sert à rien ; et d’ailleurs il ne pourra aller plus loin ! Libéré du matériel, le sous-bois vous happe, passant de la lumière verticale d’un après-midi de Mai à celle du soleil filtré en faisceaux à travers le feuillage. Un serpent de pierres vous entraîne sur son dos pour un cheminement entre végétal et aquatique. Et progressant dans ce havre de paix où les bruits du monde ne pénètrent plus, étouffés par les frondaisons, on se laisse envahir par le chant répété d’un oiseau invisible. Le parfum entêtant des acacias en fleurs devient enivrant jusqu’à ce que les yeux papillonnent. À moins qu’ils s’égarent à suivre le ballet des libellules voltigeant dans une parade aérienne ; insaisissables et vibrants cristaux au bleu métallique. Un bruissement, un éclat vif argent sous la robe des arbres, une présence vivante attire le visiteur. Une trace de passage laissée dans les herbes hautes, frayée entre les ronces et les grandes orties indique la voie. L’atmosphère humide, la terre meuble sous le pied, tout dénonce la proximité de l’eau. Passeur séculaire d’un monde à l’autre, partagé entre les deux, un saule vénérable au tronc noueux se reflète dans la rivière où s’achève la piste. Que d’ingéniosité et de patience a t’il usé pour s’accrocher à cette berge que les saisons et les caprices de l’onde ne cessent de travailler. Ses racines arachnéennes témoignent de cette lutte survivante. Combien de pêcheurs a t’il abrité ? De ligne a t’il agrippé dans sa chevelure dorée ?

Mais le long ruban pierré attire déjà plus loin, se déroulant sans plus quitter le tracé de la rivière dont le cours non chaland désigne la direction à suivre. Comme une tresse les mêlant plus ou moins, le chemin ouvre son rideau vert sur le lit d’eau qui s’élargit. Vasières, bancs de sable blond et longues chevelures d’algues se laissent observer du promeneur, voyeur indiscret dissimulé sous les arbres. Et s’il se laisse dériver, sa rêverie le plongera dans un tableau de Sir Millais. Ophélia pourrait se montrer dans son linceul liquide et végétal.

" La mort d’Ophelia" de John Everett Millais (1852)

- "- Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
- Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
- Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
- La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys."
Arthur Rimbaud (mai 1870)

L’or se mêle à l’émeraude sous les cordes de la harpe solaire qui vient percer la toile feuillue. Celle-ci trop lourde et étouffante se déchire enfin sur un horizon plus ouvert. Le fil de l’eau offre alors une large perspective rectiligne d’où les cris des canoteurs ricochent au Loing. Une prairie océane vient rafraichir le regard se perdant au bout du chemin que l’œil emprunte avant les jambes, comme pour mesurer l’effort à déployer sous la lumière, soudain écrasante. Les reflets rouges ondulants des hautes graminées annoncent la brise. Le long sentier contournant la clairière permet d’embrasser la Bellevue et de mesurer la distance parcourue, avant que les pas entraînent sous le vert manteau. Plus civile, la voie est aussi plus docile dans ses lignes. Et comme pour rythmer le temps restant à parcourir, d’anciennes bornes de pierres ponctuent le tracé qui, à l’infini, s’achève en un point incandescent, grandissant à son approche. Alors, doucement, la nature lâche prise pour vous laisser reprendre par l’existence humaine. Elle vous recrache au monde moderne et vous livre au hachoir sonore des voitures qui passent...

*La Plaine de Sorques est un espace naturel protégé reliant le Loing à la forêt de Fontainebleau, constitué d’étangs, de marais, de prairies et de bois riches en amphibiens, en oiseaux et en grands mammifères.

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mercredi 24 juin 2009
 
 
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